Analyse
TotalEnergies : le procès français de la puissance
Derrière la polémique sur les “superprofits”, la France révèle moins son exigence de justice fiscale que son malaise face à la puissance économique. En faisant de TotalEnergies un adversaire intérieur plutôt qu’un actif stratégique à contraindre, orienter et mobiliser, LFI, EELV et le RN enferment le débat énergétique dans une morale de circonstance. Or dans un monde où l’énergie redevient une arme, la vraie question n’est pas de punir le profit : c’est de savoir comment le mettre au service de la souveraineté, de la transition et du pouvoir d’achat.
La rédaction de SensPo · auteur non communiqué par SensPo
Publiée le
Analyse Extrait

Quand l'idéologie transforme un actif de puissance en cible intérieure
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Résumé exécutif -- lecture en 5 minutes
Le contexte. Depuis le choc énergétique de 2022, TotalEnergies est régulièrement accusée d'avoir engrangé des "superprofits" indus. LFI, EELV et le RN réclament, à des degrés variables, des taxes exceptionnelles. En réponse, l'entreprise a instauré un plafonnement volontaire de ses carburants, perçu tantôt comme geste social, tantôt comme opération de communication. Le débat s'est rouvert en avril 2025 après la publication de résultats trimestriels solides dans un contexte de tensions au Moyen-Orient.
La thèse. Cette polémique est le symptôme d'une incapacité française structurelle : traiter l'énergie comme un objet de morale fiscale plutôt que comme un champ de puissance. TotalEnergies mérite une critique rigoureuse -- sur sa trajectoire carbone, sa politique actionnariale, son asymétrie fiscale. Mais la surtaxe punitive n'est pas le bon instrument : elle frappe indistinctement la rente et le risque, le passé et l'investissement futur, et transfère de la puissance vers des acteurs moins contrôlables.
Ce que l'article établit. Le résultat net ajusté 2022 (19,4 Mds USD) est exceptionnel mais cyclique -- il fait suite à une perte nette IFRS de -7,2 Mds en 2020. Le cash-flow opérationnel 2024 (29,9 Mds USD) est alloué à 27 % aux retours actionnaires via rachats, 33 % aux investissements nets hydrocarbures, 16 % aux investissements bas carbone : une allocation critiquable, mais pas celle d'un acteur passif. La fiscalité effective du groupe en France est structurellement faible -- c'est l'angle d'attaque le plus solide, que la surtaxe brouille plutôt qu'elle ne le résout. Les trois principales formations d'opposition convergent dans l'incapacité à articuler souveraineté, doctrine industrielle et transition, avec une désorganisation interne au RN documentée sur ce dossier précis. La bonne réponse est la conditionnalité contractuelle, pas la ponction.
La ligne éditoriale. Cet article ne défend pas TotalEnergies. Il défend l'idée qu'une nation qui détruit ses instruments de puissance au nom de la morale finit toujours par servir la puissance des autres.
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La polémique sur les "superprofits" de TotalEnergies n'est pas seulement un débat fiscal. Elle est un symptôme. Elle révèle la difficulté française à penser simultanément la transition énergétique, la souveraineté industrielle, la compétition internationale et la protection du pouvoir d'achat. À chaque crise pétrolière, le même réflexe pavlovien ressurgit : identifier un coupable, moraliser le profit, promettre une ponction, puis habiller l'ensemble d'un vocabulaire social ou écologique. Cette mécanique rassure l'opinion à court terme, mais elle désarme la nation à long terme.
La question n'est pas de savoir si TotalEnergies doit être exonérée de toute critique. Elle ne le doit pas. L'entreprise demeure un acteur majeur des hydrocarbures, donc un acteur central d'un système énergétique dont la sortie progressive est une nécessité climatique. Elle doit être contrainte, surveillée, évaluée, orientée. Mais la critique stratégique n'a rien à voir avec la dénonciation rituelle. Une puissance qui confond régulation et affaiblissement, fiscalité et punition, écologie et désindustrialisation, finit toujours par servir les intérêts de ses concurrents.
TotalEnergies est aujourd'hui un objet paradoxal : entreprise privée, mais actif géoéconomique français ; major pétrolière, mais acteur de la transition électrique ; producteur mondial d'hydrocarbures, mais amortisseur partiel du prix à la pompe en France ; cible politique intérieure, mais instrument de projection dans un monde où l'énergie redevient une arme.
C'est précisément ce paradoxe que le débat politique français refuse de regarder.
Le profit n'est pas toujours une rente : il peut être une capacité de manœuvre
Dans l'imaginaire politique contemporain, le mot "superprofit" remplit une fonction simple : il transforme une question complexe en évidence morale. S'il y a superprofit, il y aurait forcément captation illégitime. S'il y a captation, il faudrait taxer. S'il faut taxer, toute réserve devient suspecte. Le raisonnement est efficace médiatiquement parce qu'il dispense de penser l'origine réelle des résultats, leur géographie, leur fiscalité, leur usage et leurs effets stratégiques.
Or TotalEnergies ne réalise pas l'essentiel de ses résultats en France. Ses profits pétroliers et gaziers proviennent principalement de zones de production, de contrats internationaux, de marchés globaux, de chaînes logistiques exposées au risque géopolitique. Dans l'énergie, la marge n'est jamais séparable du risque : risque d'exploration, risque de prix, risque politique, risque de change, risque juridique, risque sécuritaire, risque réputationnel. Une major n'est pas une caisse passive ; c'est une organisation qui arbitre entre des États, des marchés, des infrastructures, des technologies et des horizons de temps longs.
Un point de méthode s'impose ici pour éviter une confusion fréquente dans le débat public. Le graphique ci-dessous porte sur le résultat net ajusté -- l'indicateur de performance opérationnelle utilisé par le groupe et les analystes financiers, qui exclut les éléments non-récurrents et les effets de valorisation. Il diffère du résultat net IFRS, qui intègre les dépréciations d'actifs et les variations de juste valeur. En 2020, ces deux indicateurs divergent radicalement : le résultat net ajusté s'établit à 4,1 Mds USD (performance opérationnelle préservée malgré l'effondrement des prix), tandis que le résultat net IFRS enregistre une perte de -7,2 Mds USD, en raison de 10 Mds USD de dépréciations exceptionnelles sur les actifs oil sands canadiens, comptabilisées en cohérence avec la nouvelle stratégie climat du groupe. Les deux chiffres sont exacts ; ils ne mesurent pas la même chose.
```chart { "type": "bar", "metadata": { "title": "TotalEnergies -- Résultat net ajusté part du groupe (2019-2024, Mds USD)", "description": "Source : communiqués de résultats annuels TotalEnergies (Business Wire / totalenergies.com). Résultat au coût de remplacement, hors éléments non-récurrents et hors effets de variations de juste valeur. Distinct du résultat net IFRS (voir note méthodologique).", "height": 380 }, "data": { "labels": ["2019", "2020", "2021", "2022", "2023", "2024"], "datasets": [ { "label": "Résultat net ajusté (Mds USD)", "data": [11.8, 4.1, 16.0, 19.4, 21.4, 18.3] } ] }, "config": { "palette": "corporate" } } ```
Taxer mécaniquement les profits d'un acteur français mondialisé sans distinguer ce qui relève de la rente, de la performance opérationnelle, du risque géopolitique ou de l'investissement futur, c'est traiter l'économie comme une morale de plateau télévisé. C'est ignorer que dans la compétition mondiale, le profit n'est pas seulement un revenu : c'est une capacité de manœuvre.
Un groupe sans cash-flow ne finance pas la transition. Il ne sécurise pas ses approvisionnements. Il ne résiste pas aux offensives réglementaires, judiciaires ou concurrentielles. Il ne pèse pas dans les négociations avec les États producteurs. Il ne développe pas d'électricité, de batteries, de biocarburants, de gaz bas carbone ou d'infrastructures critiques. Il devient dépendant. Puis marginal. Puis rachetable.
En 2024, le cash-flow opérationnel du groupe s'est établi à 29,9 Mds USD. Sa décomposition révèle une structure qui peut être critiquée, mais qui ne se réduit pas à la prédation : les investissements nets organiques atteignent 16,7 Mds USD (dont 4,8 Mds dédiés à l'électricité bas carbone), les retours actionnaires 16,0 Mds USD (dividendes et rachats confondus), le désendettement absorbant l'écart.
```chart { "type": "bar", "metadata": { "title": "TotalEnergies -- Allocation du cash-flow opérationnel 2024 (Mds USD)", "description": "Source : communiqué de résultats annuels T4 2024, TotalEnergies (5 février 2025). CFFO = 29,9 Mds USD. Investissements organiques nets hors acquisitions/cessions.", "height": 360 }, "data": { "labels": ["Investissements\norganiques nets", "dont bas carbone\n(Integrated Power)", "Retours\nactionnaires", "dont rachats\nd'actions"], "datasets": [ { "label": "Milliards USD", "data": [16.7, 4.8, 16.0, 8.0] } ] }, "config": { "palette": "energy" } } ```
La France a trop souvent appris trop tard que l'affaiblissement d'un champion national ne produit pas automatiquement un monde plus juste. Il produit parfois simplement un transfert de puissance vers des acteurs moins contrôlables, moins transparents, moins européens et moins exposés à nos normes.
La thèse adverse mérite d'être posée sérieusement
Avant de critiquer les pa…
Sources de l’analyse
- [1] TotalEnergies SE, Communiqué de résultats annuels T4 2024, 5 février 2025 (totalenergies.com). Cash-flow opérationnel 29,9 Mds USD ; résultat net ajusté 18,3 Mds USD ; rachats d'actions 8,0 Mds USD ; dividendes en hausse de 7 %.
- [2] TotalEnergies SE, Communiqué de résultats annuels T4 2020, 9 février 2021 (Business Wire). Résultat net ajusté 4,06 Mds USD ; résultat net IFRS -7,2 Mds USD après dépréciations exceptionnelles de 10 Mds USD sur actifs oil sands.
- [3] TotalEnergies SE, Document d'enregistrement universel 2023, rapport pays par pays (CbCR) publié en application de la directive UE 2021/2101. Répartition géographique des impôts sur les bénéfices.
- [4] Eurostat, Natural gas supply statistics, série nrg_cb_gas, mise à jour 2024. Part des importations de gaz russe dans les importations gazières totales de l'UE-27.
- [5] Commission européenne, REPowerEU Plan, COM(2022) 230 final, 18 mai 2022.
- [6] Direction générale des Douanes et droits indirects (DGDDI), Statistiques TICPE, 2023. Taux de taxation effectif sur le gazole.
- [7] Franceinfo, "Taxation des superprofits de TotalEnergies : ce que réclament les partis politiques", 29 avril 2025. Positions comparées Le Pen / Bardella sur la surtaxe.
- [8] Sud Radio, "Surprofits de TotalEnergies : 'normale' pour Le Pen, 'pas la priorité' pour Bardella", 29 avril 2025.
- [9] Inflation Reduction Act, Pub. L. 117-169, 16 août 2022, sections 13101-13704.
- [10] Cour des comptes, La politique de soutien aux prix de l'énergie, rapport public thématique, janvier 2024.
- [11] IFRI, Mathieu Duchâtel et al., Géopolitique de l'énergie : le retour du politique, Notes de l'IFRI, 2023.
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