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Analyse

La trajectoire de la dette publique française et la contrainte budgétaire de 2027

En 2027, le prochain président héritera d’une promesse déjà entamée : celle de choisir librement sa politique budgétaire. La dette française, longtemps supportable grâce à des taux bas, entre désormais dans une phase plus exigeante, où le refinancement renchérit la charge d’intérêts et où l’instabilité politique nourrit la défiance. La question n’est plus seulement de réduire le déficit, mais de restaurer une crédibilité sans laquelle la souveraineté budgétaire devient une souveraineté sous condition.

La rédaction de SensPo · auteur non communiqué par SensPo
Publiée le

Analyse Extrait

Visuel : SensPo, publié avec l’analyse.

Analyse de la soutenabilité des finances publiques à la veille de l'échéance présidentielle, conduite à la manière d'un rapport public thématique.

Synthèse

À la veille de l'élection présidentielle de 2027, la situation des finances publiques françaises appelle un constat dépourvu de complaisance. La dette publique, qui avoisinait 98 % du produit intérieur brut à l'ouverture du quinquennat de 2017, atteint 115,6 % fin 2025 et poursuivrait sa progression vers 118,7 % en 2027 selon les projections associées au dernier projet de loi de finances. La révélation, le 5 juin 2026, de projections internes de la direction générale du Trésor portant le déficit à 6,2 % du PIB en 2027 a retenu l'attention ; il importe de rappeler que ce chiffre décrit un scénario à politique inchangée, et non une prévision centrale, la Commission européenne retenant pour sa part 5,7 % la même année.

La présente analyse s'attache à établir une distinction que le débat public confond volontiers : entre ce qui relève du choc subi et ce qui relève de la décision différée. Si la marche de 2020 procède pour l'essentiel de la pandémie, fait commun à toute la zone euro, la dégradation observée en 2023 et 2024, hors tout choc nouveau, constitue une singularité française que la Cour des comptes a qualifiée d'inédite. Cette dérive a une cause structurelle, un solde primaire durablement inférieur au seuil qui stabiliserait la dette, et une cause mécanique désormais prépondérante, le renchérissement de la charge d'intérêts au rythme du refinancement, le stock émis naguère à 1,3 % étant remplacé à des conditions voisines de 3,2 %.

L'examen comparé conduit à une conclusion qui éclaire toute la suite : le marché ne sanctionne pas le niveau de dette, mais la trajectoire et la crédibilité. L'Italie, dont la dette dépasse de vingt points celle de la France, a dégagé en 2024 un excédent primaire et emprunte désormais à des conditions voisines de la France, voire inférieures sur certaines maturités. Le désavantage français tient ainsi moins à son niveau de dette qu'à la crédibilité de sa trajectoire. Deux des trois grandes agences lui ont retiré le « double A » ; la prime de risque exigée s'est réinstallée à un niveau structurellement supérieur à celui d'avant 2024 ; et la contrainte qui pèse désormais le plus lourd sur la consolidation est devenue politique, l'incapacité à voter des budgets stables ayant été expressément citée par les agences. Il en résulte que la souveraineté budgétaire du prochain quinquennat se trouve, pour une part substantielle, engagée avant même que le suffrage ne s'exprime.

I. Une dérive que les chocs n'expliquent qu'en partie

Observation n° 1 : un endettement qui repart à la hausse une fois les chocs absorbés

Lorsque s'ouvre le quinquennat de 2017, la dette publique avoisine 98 % du PIB et s'y maintient jusqu'à la veille de la pandémie [2]. Le choc sanitaire de 2020 la porte à près de 114,7 % en une année, par l'effet conjugué de la contraction du dénominateur et des dépenses d'urgence ; ce mouvement n'a rien de spécifiquement français. Le rebond de 2021 ramène le ratio autour de 112,6 %, que la croissance nominale soutenue par l'inflation tasse encore en 2022 et 2023. C'est ensuite que la trajectoire française se sépare de celle de ses partenaires : 112,6 % fin 2024, puis 115,6 % fin 2025 selon les comptes nationaux établis par l'INSEE [3], les projections du projet de loi de finances pour 2026 prolongeant la pente à 117,9 % en 2026 et 118,7 % en 2027 [4].

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Le profil de cette courbe interdit deux lectures également commodes. Il interdit de réduire la dérive à la seule pandémie, puisque le ratio repart à la hausse une fois le choc absorbé ; il interdit tout autant d'imputer l'intégralité de la dette à une prodigalité délibérée, puisque la marche de 2020 est, pour l'essentiel, exogène. La vérité se situe dans l'intervalle, et elle est plus accablante que chacune des deux thèses : un pays qui n'a pas profité des années de croissance d'avant la pandémie pour consolider, et qui, la crise passée, ne s'est pas résolu à en effacer la trace.

Observation n° 2 : une dégradation sans choc en 2023 et 2024

Le fait qui résiste à toute reformulation indulgente tient en ceci : en 2024, hors toute crise nouvelle, alors que la croissance demeurait positive et que le reflux des dépenses exceptionnelles aurait dû mécaniquement alléger la dépense, le déficit public s'est encore creusé, à 5,8 % du PIB après 5,4 % en 2023 [3]. La Cour des comptes a relevé que la France était « seule en Europe » à voir ses comptes continuer de se dégrader quand tous ses grands partenaires réduisaient les leurs, et a chiffré à environ 110 milliards d'euros l'ajustement alors nécessaire, soit plus du double de son estimation de l'été 2023 [5]. Fin 2025, l'endettement français place le pays au troisième rang de l'Union, derrière la seule Grèce et la seule Italie, très au-dessus de la moyenne de la zone euro et à près du double du niveau allemand.

L'origine du décrochage est double. Du côté des recettes, la base fiscale avait été durablement rétrécie : un calcul ancien de Jean-Philippe Cotis et Paul Champsaur estimait qu'à fiscalité inchangée depuis 1999, la dette se situerait une vingtaine de points de PIB en deçà de son niveau réel, la baisse des prélèvements n'ayant pas été suivie d'une baisse parallèle des dépenses [6]. Du côté des dépenses, la contre-performance de 2024 procède de la dynamique du cœur de la dépense, prestations sociales et administrations locales, que le repli des mesures de crise n'a pas compensé [5]. Le taux de prélèvements obligatoires, à 42,8 % du PIB, ne couvrait plus une dépense publique stabilisée à 57,1 % [3] : l'écart, structurel, ne devait rien à la conjoncture.

II. La cause structurelle : un solde primaire insuffisant pour stabiliser la dette

Observation n° 3 : la dynamique de la dette ramenée à sa grandeur déterminante

La dynamique de l'endettement se laisse ramener à une identité comptable simple : la variation du ratio de dette dépend du solde primaire, c'est-à-dire du solde budgétaire hors charge d'intérêts, et de l'écart entre le taux d'intérêt apparent de la dette et la croissance nominale, communément désigné par l'effet « r moins g ». Tant que les taux demeurent inférieurs à la croissance nominale, un déficit primaire modéré laisse le ratio décroître ; ce régime favorable s'est inversé. Il ressort des travaux de l'Observatoire français des conjonctures économiques qu'en 2024, le solde primaire français se situait environ 2,1 points de PIB en deçà du niveau qui stabiliserait la dette, écart sensiblement plus marqué que celui de l'Allemagne, des États-Unis ou du Royaume-Uni, respectivement à 1,0, 1,1 et 0,7 point [13].

```chart { "type": "bar", "metadata": { "title": "Écart du solde primaire au seuil stabilisant la dette, 2024 (points de PIB)", "description": "Source : Observatoire français des conjonctures économiques. Un écart négatif signifie que le solde primaire est inférieur au niveau qui stabiliserait le ratio de dette.", "height": 420 }, "data": { "labels": ["France", "États-Unis", "Allemagne", "Royaume-Uni"], "datasets": [ { "label": "Écart au seuil stabilisant (pts de PIB)", "data": [-2.1, -1.1, -1.0, -0.7] } ] }, "config": { "palette": "energy" } } ```

Le Conseil d'analyse économique avait formulé le même diagnostic en sens inverse : la hausse de la dette française reflète d'abord l'accumulation de déficits primaires, et sa stabilisation suppose le dégagement d'un excédent primaire de l'ordre d'un point de PIB [13]. C'est dire l'ampleur du retournement requis, et le fait que rien, dans la trajectoire actuelle, ne permet de l'escompter à court terme.

Observation n° 4 : un renchérissement par refinancement

Au déséquilibre primaire s'ajoute, depuis 2022, un renchérissement de la charge dont l'automaticité mérite d'être soulignée. Le coût moyen pondéré des émissions de l'État à moyen et long terme s'établissait à environ 3,16 % en 2025, à comparer à un taux apparent du stock de l'ordre de 1,3 % fin 2020 [12]. Comme la dette se refinance progressivement, au gré d'échéances dont la maturité moyenne s'établissait à huit ans et 161 jours fin 2024 [10], chaque obligation venue à terme et émise naguère à taux quasi nul est remplacée à un taux trois fois supérieur. Il en résulte une progression de la charge d'intérêts qui ne procède d'aucune décision discrétionnaire : d'environ 51 milliards d'euros en 2023, elle passe à 59 milliards en 2024, 65 milliards en 2025, et atteindrait 74 milliards en 2026 [5][8][4], soit une hausse de près de 45 % en trois ans.

```chart { "type": "bar", "metadata": { "title": "Charge d'intérêts de la dette publique, en milliards d'euros", "description": "Sources : Cour des comptes, La situation des finances publiques (début 2025 et début 2026) ; Sénat…

Sources de l’analyse

  • [1] Presse et prévision. Projection de la direction générale du Trésor portant le déficit à 6,2 % du PIB en 2027 à politique inchangée, rapportée par L'Opinion le 5 juin 2026 ; prévision de la Commission européenne de 5,7 % pour 2027.
  • [2] Officiel. INSEE et Eurostat : ratio dette / PIB d'environ 98 % fin 2017, 97,4 % fin 2019, 114,7 % fin 2020.
  • [3] Officiel. INSEE, Informations rapides, comptes des administrations publiques : déficit 5,8 % du PIB en 2024, déficit 5,1 % du PIB en 2025, dette à 115,6 % du PIB fin 2025 ; prélèvements obligatoires à 42,8 % et dépense publique à 57,1 % du PIB en 2024.
  • [4] Officiel. Sénat, rapport général sur le projet de loi de finances pour 2026 : projection de la dette à 117,9 % du PIB en 2026 et 118,7 % en 2027, charge de la dette atteignant 74 milliards d'euros en 2026.
  • [5] Officiel. Cour des comptes, La situation des finances publiques début 2025 (13 février 2025) : France « seule en Europe » à se dégrader en 2024, ajustement nécessaire évalué à environ 110 milliards d'euros, charges d'intérêt à 59 milliards d'euros, dépense portée par les administrations sociales et locales.
  • [6] Officiel. Jean-Philippe Cotis et Paul Champsaur, rapport sur la situation des finances publiques (2010) : effet d'une vingtaine de points de PIB attribuable aux baisses de prélèvements non compensées depuis 1999.
  • [7] Notation. Fitch Ratings, dégradation de AA- à A+ le 12 septembre 2025 ; Standard & Poor's, dégradation de AA- à A+ le 17 octobre 2025, l'instabilité politique étant citée au soutien des deux décisions.
  • [8] Officiel. Cour des comptes, La situation des finances publiques début 2026 (19 février 2026) : déficit 2025 estimé à 5,4 %, charge d'intérêts à 65 milliards d'euros puis hausse de 9 milliards en 2026, retour au ratio de dette de 2025 seulement en 2035 sous hypothèse d'effort soutenu.
  • [9] Officiel. Sénat, rapport sur le projet de loi de finances pour 2025 : la charge de la dette de l'État deviendrait, en 2027, le premier poste du budget général, à environ 69 milliards d'euros, devant la mission « Enseignement scolaire » à 65,4 milliards.
  • [10] Officiel et analyse. Banque de France, Émission et détention de titres français, et Agence France Trésor, données de maturité (huit ans et 161 jours fin 2024) et de détention ; Sénat, rapport Sur les enjeux associés à la structure de détention de la dette de l'État (24 septembre 2025), sources officielles ; François Ecalle, « Qui détient la dette française ? Anatomie d'un risque géopolitique », Le Grand Continent, septembre 2025, analyse. Détention non-résidente d'environ 55 % fin 2024, assurances et établissements de crédit à environ 9 % chacun, creux à 47,5 % fin 2021, 83 % pour les titres de court terme.
  • [11] Marché. Relevés de l'écart de rendement OAT-Bund à 10 ans (Boursorama, Idéal Investisseur) : environ 71 points de base au 4 juin 2026, contre 50 à 55 points de base avant 2024.
  • [12] Officiel. Agence France Trésor : taux moyen pondéré des émissions à moyen et long terme d'environ 3,16 % en 2025, contre un taux apparent du stock de l'ordre de 1,3 % fin 2020 ; programme d'émission 2026 de l'ordre de 310 milliards d'euros, dont environ 176 milliards d'amortissements de titres à moyen et long terme.
  • [13] Analyse. Observatoire français des conjonctures économiques, Quelles trajectoires pour les finances publiques de la France ? : solde primaire 2024 inférieur d'environ 2,1 points de PIB au seuil stabilisant, contre 1,1 aux États-Unis, 1,0 en Allemagne et 0,7 au Royaume-Uni ; charge d'intérêts 2024 inférieure d'environ 0,9 point de PIB à son niveau de 2000. Conseil d'analyse économique, Quelle trajectoire pour les finances publiques françaises ? (juillet 2024) : hausse de la dette imputable à l'accumulation des déficits primaires, cible d'excédent primaire de l'ordre d'un point de PIB, ajustement « modéré mais soutenu ».
  • [14] Officiel. Compte général de l'État pour 2024 : engagements hors bilan de l'ordre de 4 000 milliards d'euros, principalement engagements de retraite, comptes certifiés « sous réserve » par la Cour des comptes pour la dix-neuvième année consécutive.
  • [15] Officiel. François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France : alerte publique sur un risque d'« étouffement » des finances publiques à défaut de réduction des déficits.
  • [16] Officiel. Données budgétaires italiennes (Eurostat ; direction générale du Trésor, situation économique et financière de l'Italie) : déficit public ramené de 8,6 % du PIB en 2022 à 7,2 % en 2023, puis à 3,4 % en 2024 ; excédent primaire d'environ 0,5 % du PIB en 2024 ; dette publique revenue d'un pic proche de 155 % du PIB en 2020, au plus fort de la crise sanitaire, à environ 135 % en 2024, soit le deuxième niveau le plus élevé de l'Union après la Grèce. Le repli du ratio tient pour une large part à la croissance nominale et non à la seule consolidation budgétaire.
  • [17] Marché. Relevés de cotation de la dette italienne : écart de rendement BTP-Bund à 10 ans revenu autour de 90 points de base ; taux des obligations italiennes à cinq ans à 3,35 % en janvier 2026, inférieur au taux français de 3,40 % à la même date.
  • [18] Analyse. Crédit Agricole, études économiques : consolidation budgétaire et stabilité gouvernementale italiennes, compression du spread BTP-Bund d'environ 162 points de base en moyenne sur la décennie précédente à un peu plus de 90 points de base ; Fondation IFRAP : recensement des mesures de redressement ; Telos : effet boule de neige fortement négatif en 2021-2023, contribuant mécaniquement à la baisse du ratio de dette.

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