Analyse
La France ne sait plus planifier : autopsie d’un effondrement administratif
Pendant les Trente Glorieuses, la France disposait d’un appareil de planification capable d’articuler ingénieurs, industriels, syndicats et État autour d’une stratégie économique de long terme. Soixante ans plus tard, le Haut-Commissariat au Plan n’est plus qu’une structure administrative sans levier réel, dirigée par des profils essentiellement politico-administratifs. Derrière cette transformation institutionnelle se cache une mutation plus profonde : la disparition progressive, au sommet de l’État, d’une culture technique capable de penser l’industrie, l’énergie et la souveraineté économique sur le long terme.
La rédaction de SensPo · auteur non communiqué par SensPo
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Analyse Extrait

L'effondrement intellectuel du Plan : comment la France a démonté sa propre capacité de prévoyance
Le 5 mars 2025, Clément Beaune est nommé Haut-commissaire au Plan et Commissaire général de France Stratégie [1]. Le 23 mai suivant, les deux structures sont fusionnées par décret en un Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP) [2]. La nouvelle entité regroupe le Plan de Bayrou, lancé en septembre 2020 avec une quinzaine de personnes, et France Stratégie, héritière de 2013, forte d'environ 105 agents. Beaune lui-même présente la fusion comme une « réunification » de l'héritage de 1946 [3]. Le geste est juste le bon mot pour dire l'inverse : ce n'est pas une réunification, c'est une concentration défensive de moyens devenus insuffisants, sous une enseigne politique qui n'a plus aucun rapport organique avec ce que fut le Plan de Monnet, Hirsch et Massé.
Cet article entend documenter cette dégradation sur trois axes convergents. D'abord, la perte d'autorité institutionnelle : le Plan de 1946 dépendait directement du chef du gouvernement et disposait d'un levier réel sur l'allocation des crédits d'investissement ; le HCSP de 2025 est un service rattaché au Premier ministre, sans pouvoir d'allocation. Ensuite, la transformation du profil dirigeant : Hirsch était ingénieur des Mines, Massé polytechnicien et ingénieur des Ponts, tous deux ancrés dans l'industrie réelle. Les successeurs sont devenus des hauts fonctionnaires généralistes (ENA, Sciences Po) ou des économistes universitaires. Enfin, en arrière-plan, le décrochage structurel des grands corps techniques eux-mêmes, qui n'attirent plus les meilleurs polytechniciens et ne fournissent plus à l'État son ancien vivier d'ingénieurs stratèges. L'argument n'est pas nostalgique : il s'agit de constater que ce qui a été perdu n'a pas été remplacé.
1. Ce qu'était le Plan : autorité, méthode, ingénieurs
Le Commissariat général du Plan (CGP) est créé par décret le 3 janvier 1946, sur proposition de Jean Monnet à Charles de Gaulle, président du Gouvernement provisoire [4]. La création est précédée d'un débat à l'Assemblée constituante de juillet 1945, où René Pleven, ministre de l'Économie nationale, annonce la mise en place d'un « Plan » sans en préciser les contours [5]. Le décret de janvier 1946 répond à plusieurs objectifs simultanés [FE] : organiser la modernisation industrielle de l'après-guerre, articuler la programmation française avec les exigences de l'aide Marshall, et conserver le pilotage stratégique de l'économie en dehors de toute tutelle ministérielle directe, dans un contexte où certains ministères économiques sont occupés par des ministres communistes.
L'architecture originelle repose sur trois cercles concentriques. Au centre, le Commissariat lui-même, une équipe légère de quelques dizaines de permanents autour de Monnet. Au-dessus, le Conseil du Plan, réunion politique présidée par le chef du gouvernement et associant les ministres concernés. En périphérie, dix-huit Commissions de modernisation, organisées par secteur (charbon, sidérurgie, électricité, ciment, transports, machinisme agricole, main-d'œuvre), qui mobilisent plus de mille participants : chefs d'entreprise, syndicalistes, ingénieurs, experts, hauts fonctionnaires [6]. La Commission Électricité, à elle seule, comptait vingt-deux membres dont six chefs d'entreprise, trois syndicalistes, deux représentants des cadres, cinq experts indépendants et quatre fonctionnaires [7]. La méthode n'est ni technocratique au sens péjoratif ni corporatiste : c'est une concertation organisée autour de chiffres rares (production en tonnes, capacités en mégawatts) et de tensions économiques très concrètes.
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Le profil des dirigeants reflète cette ambition. Jean Monnet est atypique : ni énarque (l'ENA n'existe pas encore), ni polytechnicien, c'est un négociant en cognac devenu haut négociateur international. Mais ses successeurs immédiats sont des ingénieurs au sens plein. Étienne Hirsch, Commissaire général de 1952 à 1959, est ingénieur des Mines, ancien collaborateur de Monnet à l'armement à Alger pendant la guerre, rédacteur avec Monnet et Pierre Uri du texte de la déclaration Schuman du 9 mai 1950 [8]. Pierre Massé, qui lui succède de 1959 à 1966, est polytechnicien et ingénieur des Ponts, ayant fait sa carrière à Électricité de France (directeur de l'équipement en 1946, directeur général adjoint en 1948, président du conseil d'administration de 1965 à 1969) [9]. C'est sous Massé que le Plan atteint son apogée intellectuel, avec le IVe Plan (1962-1965) et le Ve Plan (1966-1970), période où de Gaulle qualifie la planification d'« ardente obligation ». Massé publie en 1965 Le Plan ou l'antihasard, qui formule la doctrine d'une planification indicative articulée à un État stratège [10].
Ce que partagent Hirsch et Massé, [LA] ce n'est pas seulement une formation technique : c'est une expérience industrielle directe et une autorité, sur les ministères, qui dérive du fait qu'ils savent de quoi ils parlent quand on évoque une centrale, une mine ou une chaîne de production. La planification française des Trente Glorieuses repose, dans une mesure importante, sur cette compétence technique incarnée au sommet.
2. L'érosion 1966-2006 : du Plan au cabinet d'études
Le départ de Pierre Massé en 1966 marque, [LA] le début d'une dérive de profil qui s'étalera sur quarante ans. François-Xavier Ortoli (1966-1967), inspecteur des finances et énarque, n'a plus rien d'un ingénieur. René Montjoie (1967-1974) puis Jean Ripert (1974-1978) sont des hauts fonctionnaires généralistes. Michel Albert (1978-1981) est un économiste énarque, ancien rapporteur général du VIIe Plan. La parenthèse Hubert Prévot (1981-1984), syndicaliste CFDT, ouvre une période où la planification française perd progressivement son contenu industriel pour devenir un exercice de prospective socio-économique.
La période 1984-2006 voit défiler huit commissaires généraux dont aucun n'est ingénieur de corps technique au sens où l'étaient Hirsch ou Massé. Le passage de Jean-Michel Charpin (1998-2003), polytechnicien (X 1968) et administrateur de l'INSEE, constitue une exception partielle : Charpin est X, mais il s'oriente vers l'économie statistique, pas vers les corps techniques classiques. Son successeur Alain Etchegoyen (2003-2005), normalien et agrégé de philosophie, incarne le glissement complet vers un profil intellectuel et littéraire, certes de très haut niveau, mais sans aucun ancrage dans l'industrie ou l'ingénierie [11].
| Commissaire général | Mandat | Formation et profil dominant |
|---|---|---|
| Jean Monnet | 1946–1952 | Diplomate-négociateur (sans formation académique) |
| Étienne Hirsch | 1952–1959 | Ingénieur des Mines |
| Pierre Massé | 1959–1966 | Polytechnicien, ingénieur des Ponts (EDF) |
| François-Xavier Ortoli | 1966–1967 | ENA, Inspection des finances |
| René Montjoie | 1967–1974… |
Sources de l’analyse
- [1] Décret du 5 mars 2025 portant nomination du haut-commissaire au plan et du commissaire général à la stratégie et à la prospective, Journal officiel de la République française, NOR PRMG2506483D. Disponible sur Legifrance.
- [2] Source : page « À propos » et « Du Plan à France Stratégie », site officiel du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, strategie-plan.gouv.fr, consultée en mai 2026.
- [3] Clément Beaune, présentation du « Programme de travail 2025-2026 », site officiel du HCSP, septembre 2025.
- [4] Décret du 3 janvier 1946 portant création du Commissariat général du Plan. Voir aussi Archives nationales, FranceArchives, notice « Commissariat général du Plan. Premier Plan (1946-1952) ».
- [5] Débat à l'Assemblée constituante du 4 juillet 1945, intervention de René Pleven. Référence : FranceArchives, notice citée note 4.
- [6] Plan Monnet 1946-1950 : voir Éditions de la Sorbonne, Le Plan Monnet, chap. V « La création du commissariat général du plan », publié en ligne sur Openedition. Sur le chiffre de 1 000 participants des 18 commissions de modernisation, voir également les fonds Jean Monnet à la Fondation Jean Monnet pour l'Europe (cotes AMF 0 à AMF 22).
- [7] Composition de la Commission Électricité (22 membres) : Plan Monnet, archives Fondation Jean Monnet et travaux historiques sur le Premier Plan.
- [8] Étienne Hirsch (1901-1994), ingénieur des Mines, Commissaire général au Plan 1952-1959, puis président d'Euratom 1959-1962. Sources : Touteleurope.eu, fiche Wikipédia, notice biographique Encyclopædia Universalis.
- [9] Pierre Massé (1898-1987), polytechnicien (X 1916, classement double avec Normale supérieure), ingénieur des Ponts, directeur de l'équipement d'EDF en 1946, Commissaire général au Plan 1959-1966, président d'EDF 1965-1969. Sources : Encyclopædia Universalis, Persée, article « Itinéraire d'un ingénieur » (1987).
- [10] Pierre Massé, Le Plan ou l'antihasard, Gallimard, 1965 ; Aléas et progrès, mémoires publiés en 1984.
- [11] Alain Etchegoyen (1951-2007), normalien, agrégé de philosophie, titulaire d'une maîtrise de thermodynamique, Commissaire général au Plan de 2003 à novembre 2005. Sources : Wikipédia, notice biographique Livres Hebdo du 15 avril 2015.
- [12] Suppression du CGP en 2005-2006 sous le gouvernement Villepin. Voir notice « Du Plan à France Stratégie », site officiel HCSP.
- [13] Décret n° 2013-333 du 22 avril 2013 portant création du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, Journal officiel. Disponible sur Legifrance.
- [14] Profils des commissaires généraux 2013-2025 : Jean Pisani-Ferry (notice Peterson Institute for International Economics, Banque centrale européenne, ECB Forum 2015) ; Gilles de Margerie (communiqué officiel France Stratégie du 12 janvier 2018, notice News Assurances Pro).
- [15] Décret n° 2020-1101 du 1er septembre 2020 instituant un haut-commissaire au plan ; décret du 3 septembre 2020 portant nomination de François Bayrou ; lettre de mission présidentielle du 21 septembre 2020. Voir rapport Sénat n° 23-764.
- [16] Rapport sénatorial « Haut-commissariat au Plan », Sénat, Rapports parlementaires, r23-764, 2024. Auteur : sénateur Christopher Szczurek (RN). Données : budget 1,9 M€ en 2023 et 2024 ; 14 ETP ; 18 notes stratégiques sur quatre ans.
- [17] Rapport Szczurek, cité note 16.
- [18] Sur la déconnexion entre la réflexion stratégique et le levier financier, voir le rapport Szczurek (Sénat 2024), partie II.B.
- [19] Clément Beaune, parcours : Sciences Po Paris (2004), Collège d'Europe (2005), ENA. Sources : notice biographique LinkedIn, site officiel HCSP, fiche Wikipédia.
- [20] Rapport d'évaluation de France Stratégie, comité d'évaluation, novembre 2024. Disponible sur strategie-plan.gouv.fr. Voir notamment partie 3.
- [21] Paul-André Rosental et Adrien Delespierre, « Les polytechniciens et l'État : un éloignement réciproque », Action publique : recherche et pratiques, 2025/4, p. 53 et suivantes. Disponible sur Cairn.info et HAL-SHS (halshs-03900668).
- [22] Rosental et Delespierre, article cité, p. 55-58. Données extraites du Journal officiel et des classements de sortie de l'École polytechnique pour les promotions X 1977 à X 2008, complétées pour les années 2010.
- [23] Rosental et Delespierre, art. cit., p. 60.
- [24] Rosental et Delespierre, art. cit., p. 62.
- [25] Sur les restructurations des corps techniques : fusion des Ponts avec les Eaux et Forêts, regroupement Mines et Télécoms. Sources : Rosental et Delespierre ; notice Wikipédia École polytechnique.
- [26] Estimation salariale : voir notamment dim-mathinnov.fr, « Combien gagne réellement un diplômé de Polytechnique en 2024 ? ». Donnée à prendre avec précaution (source non académique).
- [27] Sur les départs précoces des corps des Mines vers le privé : La Jaune et la Rouge, « L'École polytechnique, une vraie capacité d'adaptation ».
- [28] Audition du 13 mars 2025, Commission d'enquête visant à établir les freins à la réindustrialisation de la France, Assemblée nationale, 17e législature, compte rendu n° 3. Disponible sur assemblee-nationale.fr.
- [29] France Stratégie, page « Du Plan à France Stratégie », site strategie-plan.gouv.fr.
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