Analyse
Dominique de Villepin : l'élégance du verbe, l'échec de la stratégie
Dominique de Villepin fait aujourd’hui son retour sur la scène politique avec un nouveau mouvement baptisé *La France Humaniste*. Il invoque la jeunesse, les maires, la réconciliation nationale, et une vision plus apaisée du pouvoir. Mais peut-on sérieusement parler d’avenir politique sans revenir sur les actes passés ? C’est un principe élémentaire de responsabilité républicaine. Or, Dominique de Villepin incarne moins l’État stratège que l’État esthète. Moins la vision que le verbe. Derriere la plume raffinée, l’action a souvent manqué. Et là où la république avait besoin de solidité, de cap, d’industrialisation et de courage, elle a trouvé dans la posture villepinienne une fuite en avant rhétorique.
Par Dominique de Villepin
Publiée le · Mise à jour le
Analyse Extrait

# Dominique de Villepin : anatomie d'une faillite stratégique
Résumé
Dominique de Villepin revient dans le débat public comme la figure d'un gaullisme retrouvé. Fondateur de La France humaniste en juin 2025, il déclarait le 30 août 2026 vouloir se battre pour être candidat à l'élection présidentielle de 2027, revendiquant plusieurs centaines de parrainages sans atteindre encore le seuil des cinq cents [13]. Cette candidature se présente comme celle d'un homme d'État hors du système, dépositaire de la parole française de 2003 aux Nations unies. Le présent article ne conteste ni l'éloquence ni la constance diplomatique. Il examine autre chose : la relation entre le discours de puissance que porte l'ancien Premier ministre et les décisions qu'il a prises, conseillées ou laissées s'accomplir lorsqu'il détenait, de 1995 à 2007, une part significative du pouvoir d'État.
Quatre séquences sont analysées. La dissolution de 1997, dont il fut l'un des principaux inspirateurs et qui ouvrit la cohabitation la plus longue de la Cinquième République. L'abandon de Superphénix, conséquence indirecte mais documentée de cette cohabitation. L'absence de toute réforme structurelle des retraites entre 2005 et 2007, alors que le calendrier fixé par la loi de 2003 appelait un rendez-vous que le gouvernement Villepin n'a pas anticipé. Enfin le rapport ambigu de son gouvernement à la désindustrialisation, où coexistent des instruments réels et un décrochage commercial qui s'accélère précisément durant son passage à Matignon.
La thèse défendue est mesurée : la faillite n'est pas celle d'un homme inactif, mais celle d'un stratège dont les paris de court terme ont, à trois reprises au moins, dégradé les conditions de long terme de la puissance française, et qui n'a pas, à ce jour, produit l'examen public de ce bilan qu'exige une candidature à la magistrature suprême.
Note méthodologique
Cet article distingue quatre registres épistémiques. Les faits établis reposent sur des documents institutionnels ou des chronologies non contestées. Les lectures analytiques interprètent ces faits selon un raisonnement explicité. Les inférences raisonnées relient des événements séparés par une chaîne causale dont chaque maillon est plausible mais dont l'ensemble n'est pas démontré par un document unique. Les paris éditoriaux sont des jugements que la rédaction assume et soumet à réfutation. Chaque section signale son registre dominant. Les critères de falsification figurent en fin d'article.
Les sources primaires (Journal officiel, rapports parlementaires, séries INSEE et douanières) ont été privilégiées. Lorsqu'un fait n'a pu être établi que par une source secondaire, la mention en est faite. Aucune intention n'est attribuée aux acteurs : les effets sont rapportés à des décisions et à des structures.
I. 1997 : l'architecte d'un pari perdu
Le fait est établi. Dès mars 1997, quelques voix s'élèvent à droite pour réclamer des élections législatives anticipées avant l'échéance normale de mars 1998, et parmi elles, la plus audible est celle du secrétaire général de l'Élysée, Dominique de Villepin [1]. L'argument avancé tient à l'anticipation d'une dégradation économique que l'on jugeait alors imminente et que les faits démentiront. Le 21 avril 1997, Jacques Chirac dissout une Assemblée où il dispose pourtant d'une majorité confortable. Le 1er juin, la gauche plurielle l'emporte. Lionel Jospin s'installe à Matignon pour cinq ans.
Sur le rôle précis de Villepin, la prudence s'impose. Les témoignages recueillis depuis, notamment dans le documentaire consacré aux coulisses de cette décision, où s'expriment Villepin lui-même, Alain Juppé, Jean-Louis Debré et Christine Albanel, convergent pour lui attribuer une part centrale dans la construction du raisonnement [2]. La lecture analytique que nous en tirons est qu'il fut, sinon l'unique décideur, du moins le principal architecte intellectuel du pari. Qu'on ne s'y trompe pas : la décision constitutionnelle appartient au seul président. Mais un secrétaire général de l'Élysée qui porte une option pendant plusieurs semaines et la fait prévaloir contre les réticences du Premier ministre en assume la paternité politique.
Ce qui importe pour notre propos n'est pas l'échec électoral en soi. Une élection perdue est un accident ordinaire de la démocratie. Ce qui importe est la nature de l'erreur. La dissolution de 1997 est un pari sur le calendrier, fondé sur une prévision conjoncturelle, sans plan de repli, engagé alors que rien ne l'exigeait. Elle transfère à un adversaire politique la maîtrise de cinq années d'arbitrages structurels dans un pays qui, à cette date, devait préparer le passage à l'euro, rénover son appareil productif et arrêter les grandes options de son cycle nucléaire. La grammaire de la puissance suppose que l'on ne cède pas la maîtrise du calendrier quand on la détient. Villepin l'a cédée pour un avantage tactique supposé.
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II. Superphénix : ce que la cohabitation a réellement coûté
Le fait est établi. Le 19 juin 1997, dans sa déclaration de politique générale, Lionel Jospin annonce que le surgénérateur Superphénix sera abandonné, honorant un engagement de campagne pris envers ses alliés écologistes, dont la cheffe de file, Dominique Voynet, devient ministre de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement [3]. La décision est confirmée en février 1998 et un décret du 30 décembre 1998 met le réacteur de Creys-Malville définitivement à l'arrêt [4]. Le sénateur Alain Peyrefitte, dans une question écrite du 23 octobre 1997, relève que la décision paraît avoir été prise sans délibération gouvernementale, sans débat parlementaire, contre l'avis de l'Académie des sciences, sans consultation du CEA ni d'EDF [5]. La commission de la production et des échanges de l'Assemblée nationale avait, en avril 1997, jugé l'arrêt immédiat plus coûteux que la poursuite de l'exploitation [5].
La lecture analytique que le brouillon initial de cet article proposait, à savoir que Villepin serait responsable de l'abandon de Superphénix, doit être reformulée avec rigueur. Villepin n'a pas décidé cet abandon. Il a créé, par une décision de calendrier qu'il a inspirée, la configuration politique dans laquelle un gouvernement dépendant des Verts pouvait le décider. Il s'agit d'une inférence raisonnée en deux maillons : sans dissolution, pas de majorité plurielle en 1997 ; sans majorité plurielle, pas de condition écologiste sur le surgénérateur à cette date. Le premier maillon est solide. Le second l'est moins, car rien ne garantit qu'une majorité de droite reconduite en 1998 aurait relancé un réacteur à l'arrêt depuis décembre 1996 pour des raisons juridiques et dont le coût était contesté par la Cour des comptes elle-même.
Il faut aller au bout de cette objection, car elle est forte. Superphénix était déjà fragilisé avant 1997 : arrêts répétés, annulation par le Conseil d'État du décret de redémarrage, bilan économique discuté. La droite au pouvoir de 2002 à 2007, gouvernement Villepin compris, n'a pas relancé la filière des réacteurs à neutrons rapides ; le programme Astrid, lancé en 2010, sera abandonné en 2019 sans que l'ancien Premier ministre, devenu commentateur influent, en fasse un combat public. La responsabilité de Villepin dans la perte du cycle fermé n'est donc pas celle d'un exécutant mais celle d'un stratège qui a, deux fois, laissé la question hors de son champ d'action : en 1997 par la dissolution, en 2005-2007 par l'absence de toute décision de relance alors que la loi de programme du 13 juillet 2005 fixant les orientations de la politique énergétique, promulguée trois semaines après son arrivée à Matignon, lui en offrait le cadre [17].
Le pari éditorial de la rédaction est le suivant : la perte de la continuité industrielle sur les neutrons rapides, dont les effets se mesurent aujourd'hui dans la dépendance française à l'uranium naturel importé et dans la difficulté à fermer le cycle, est l'exemple le plus net de ce que coûte, à…
Sources de l’analyse
- [1] INA, « La dernière dissolution de l'Assemblée, c'était en 1997 et le contexte était très différent », 9 juin 2024, mis à jour février 2025. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/politique-dissolution-assemblee-nationale-macron-chirac-le-pen-bardella
- [2] France Télévisions, France Inter, INA, « Affaires sensibles : Dissolution de 1997, les coulisses d'un fiasco », diffusé le 1er décembre 2024 et rediffusé le 12 octobre 2025. https://www.franceinfo.fr/replay-magazine/france-2/affaires-sensibles/affaires-sensibles-dissolution-de-1997-les-coulisses-d-un-fiasco_6894227.html
- [3] INA, Fresques Rhône-Alpes, « L'abandon de Superphénix ». https://fresques.ina.fr/rhone-alpes/fiche-media/Rhonal00338/l-abandon-de-superphenix.html
- [4] Décret du 30 décembre 1998 autorisant la mise à l'arrêt définitif du réacteur Superphénix de Creys-Malville, Journal officiel de la République française du 31 décembre 1998.
- [5] Sénat, question écrite n° 3728 de M. Alain Peyrefitte, 23 octobre 1997, et réponse du Premier ministre ; Assemblée nationale, commission de la production et des échanges, avis d'avril 1997 sur la poursuite de l'exploitation de Superphénix.
- [6] Décret n° 2005-1021 du 25 août 2005 relatif à l'Agence de l'innovation industrielle, JORF n° 198 du 26 août 2005 ; Jean-Louis Beffa, « Pour une nouvelle politique industrielle », rapport au président de la République, janvier 2005.
- [7] Sénat, rapport d'information n° 40 (2009-2010), « Les pôles de compétitivité : bilan et perspectives d'une politique industrielle et d'aménagement du territoire ». https://www.senat.fr/rap/r09-040/r09-0400.html
- [8] Décret n° 2005-1739 du 30 décembre 2005 réglementant les relations financières avec l'étranger et portant application de l'article L. 151-3 du code monétaire et financier, JORF du 31 décembre 2005.
- [9] Loi n° 2006-396 du 31 mars 2006 pour l'égalité des chances, article 8 ; loi n° 2006-457 du 21 avril 2006 sur l'accès des jeunes à la vie active en entreprise.
- [10] Assemblée nationale, 13e législature, question écrite n° 19378 de M. Michel Sainte-Marie sur l'évolution du déficit commercial. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/13/questions/QANR5L13QE19378
- [11] INSEE, « L'industrie manufacturière de 1970 à 2014 », Insee Première n° 1592. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2121532
- [12] INSEE, « Solde de la balance commerciale en biens », série annuelle 1971-2025 d'après la DGDDI. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381430
- [13] franceinfo, « Présidentielle 2027 : "Je me bats pour être candidat", déclare Dominique de Villepin », 30 août 2026. https://www.franceinfo.fr/elections/presidentielle/presidentielle-2027-je-me-bats-pour-etre-candidat-declare-dominique-de-villepin-qui-revendique-plusieurs-centaines-de-parrainages_8169629.html
- [14] Euronews, « Former French Prime Minister Dominique de Villepin launches humanist political party », 25 juin 2025. https://www.euronews.com/2025/06/25/former-french-prime-minister-dominique-de-villepin-launches-humanist-political-party
- [15] LCP, « Dominique de Villepin : "Nous voulons être présents en 2027" », 19 janvier 2026. https://lcp.fr/actualites/dominique-de-villepin-nous-voulons-etre-presents-en-2027-429413
- [16] Cour des comptes, rapport public annuel 2009, chapitre relatif à la privatisation des sociétés concessionnaires d'autoroutes ; Sénat, commission d'enquête sur le contrôle, la régulation et l'évolution des concessions autoroutières, rapport n° 709 (2019-2020), septembre 2020.
- [17] Loi n° 2005-781 du 13 juillet 2005 de programme fixant les orientations de la politique énergétique ; loi n° 2006-739 du 28 juin 2006 de programme relative à la gestion durable des matières et déchets radioactifs.
- [18] Loi n° 2003-775 du 21 août 2003 portant réforme des retraites, article 5 (rendez-vous quadriennaux).
- [19] « Les dessous du patriotisme économique », Regards croisés sur l'économie, 2008/1, Cairn. https://www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2008-1-page-286.htm
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