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Analyse

Conseil constitutionnel, Banque de France, EDF : le grand verrouillage de Macron

Richard Ferrand au Conseil constitutionnel, Emmanuel Moulin à la Banque de France, Amélie de Montchalin à la Cour des comptes : depuis la dissolution de 2024, Emmanuel Macron accélère les nominations aux plus hauts postes de l’État. Une stratégie parfaitement légale, mais dont les effets pourraient structurer les institutions françaises jusqu’aux années 2030, voire au-delà.

La rédaction de SensPo · auteur non communiqué par SensPo
Publiée le

Analyse Extrait

Visuel : SensPo, publié avec l’analyse.

Le 20 mai 2026, le Parlement a validé la nomination d'Emmanuel Moulin, ancien secrétaire général de l'Élysée, à la tête de la Banque de France. Le vote, 52 voix pour et 58 voix contre, n'a pas atteint le seuil des trois cinquièmes de suffrages négatifs requis pour faire échec à la proposition présidentielle. Cette séquence n'est pas isolée. Elle s'inscrit dans un cycle de quinze mois qui a vu se succéder, à la tête du Conseil constitutionnel, de la Cour des comptes, du Conseil d'État, de la Banque de France, de la Caisse des dépôts et de RTE, autant de dirigeants désignés par le président Macron. Neuf ans après son arrivée à l'Élysée, et à deux ans de son départ, le chef de l'État a installé à des fonctions durables des personnalités dont les mandats dépassent, parfois largement, la prochaine présidentielle. L'examen méthodique de cette séquence est l'objet du présent article.

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Méthode et limite de la démonstration

Le mot « verrouillage » est en circulation dans la presse depuis l'hiver 2025-2026 [1]. Il décrit une intention prêtée au chef de l'État. Les intentions sont par nature indémontrables. Ce qui se documente est plus modeste : qui a été nommé, à quel poste, à quelle date, avec quelle durée de mandat et quelle proximité préalable avec l'exécutif sortant.

Trois catégories de proximité sont retenues ici :

[FE] Lien direct documenté : ancien membre du cabinet de l'Élysée, du cabinet du Premier ministre macronien, ministre en exercice du gouvernement nommant, ou cadre du parti présidentiel.

[LA] Lien indirect par chaîne de nomination : personne désignée par une autorité elle-même issue ou alignée sur la majorité présidentielle.

[INF] Compatibilité doctrinale plausible sans engagement partisan : haut fonctionnaire validé par l'exécutif macronien comme candidat unique, après concertation avec lui.

Le présent article retient les nominations qui paraissent les plus structurantes pour la conduite de l'État. Il assume cette sélection. Un examen alternatif, qui privilégierait les nominations à profil strictement technique (Strubel à l'ANSSI, Cœuré à la Concurrence, Abadie à l'Autorité de sûreté nucléaire, Fontana à EDF), produirait une lecture moins dramatisée du même pouvoir présidentiel. La démonstration qui suit est donc analytique, non forensique. Elle s'assume comme une lecture engagée, en s'appuyant néanmoins sur des sources primaires que le lecteur peut vérifier.

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L'inventaire

Le tableau ci-dessous présente seize nominations institutionnelles structurantes intervenues durant la présidence Macron, hors juridictions ordinaires et hors emplois militaires.

InstitutionTitulaireDateFin de mandatTrajectoire récenteCatégorie
Conseil constitutionnel (président)Richard Ferrandfévr. 2025mars 2034Premier député rallié à Macron en 2017, ex-président de l'Assemblée nationale[FE]
Cour des comptes (1ère présidente)Amélie de Montchalinfévr. 2026sans limite avant 68 ansMinistre des Comptes publics en exercice au moment de la nomination[FE]
Banque de France (gouverneur)Emmanuel Moulinmai 20262032Secrétaire général de l'Élysée jusqu'à mai 2026[FE]
Conseil d'État (vice-président)Marc Guillaumemai 2026sans limitePréfet d'Île-de-France depuis 2020, SG du gouvernement 2015-2020[LA]
HATVP (président)Jean Maïamars 2025reconduction engagée 2026Conseiller d'État, SG du Conseil constitutionnel 2017-2025[LA]
Caisse des dépôts (DG)Olivier Sicheljuin 20252030DG délégué CDC depuis 2018[LA]
Autorité de la concurrence (président)Benoît Cœuréjanv. 20222027Ex-membre du directoire de la BCE, ex-DGA du Trésor[INF]
Autorité des marchés financiers (présidente)Marie-Anne Barbat-Layanioct. 20222027SG du ministère de l'Économie 2019-2022[FE]
Commission de régulation de l'énergie (présidente)Emmanuelle Wargonaoût 20222028Secrétaire d'État (2018-2020), ministre (2020-2022)[FE]
EDF (PDG)Bernard Fontanamai 20252030Président de Framatome depuis 2015[INF]
RTE (présidente du directoire)Émilie Piettemars 2026août 2030Secrétaire générale adjointe de l'Élysée depuis 2023[FE]
ASN puis ASNR (président)Pierre-Marie Abadienov. 20242030DG de l'Andra depuis 2014[INF]
Bpifrance (DG)Nicolas Dufourcqreconduit 20232028Nommé 2013 par Hollande, reconduit deux fois par Macron[INF]
France Travail (DG)Thibaut Guilluydéc. 2023mandat en coursHaut-commissaire à l'emploi auprès du ministre du Travail[FE]
Arcom (président)Martin Ajdarifévr. 20252031DG adjoint de l'Opéra de Paris[LA]
ANSSI (DG)Vincent Strubeljanv. 20232028Ingénieur général des mines, 15 ans à l'ANSSI[INF]
Commission européenne (commissaire)Stéphane Séjournédéc. 20242029Ex-conseiller politique de Macron, ex-ministre[FE]

Sept de ces seize nominations relèvent strictement de la catégorie [FE]. Cinq relèvent de [LA]. Quatre de [INF].

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Le rythme s'accélère. Sept des nominations les plus contestées sont intervenues entre février 2025 et mai 2026, soit dans la fenêtre de quinze mois précédant l'ouverture du calendrier présidentiel de 2027. Cette concentration coïncide également avec la période où le chef de l'État, après la dissolution de juin 2024, a perdu sa majorité parlementaire.

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Trois cas qui condensent l'enjeu

Le Conseil constitutionnel : la marge d'une voix

Le 20 février 2025, Emmanuel Macron nomme Richard Ferrand président du Conseil constitutionnel [FE]. Premier député rallié à Macron en 2017, ancien secrétaire général d'En Marche, ancien président de l'Assemblée nationale, M. Ferrand est, selon une source de l'exécutif citée par l'AFP, « l'un des rares à pouvoir dire très franchement ce qu'il pense au chef de l'État » [2]. Une autre source, proche de la présidence, formule l'objectif plus crûment : « Nommer Richard Ferrand serait une manière d'ériger une digue face à une éventuelle arrivée du Rassemblement national au pouvoir » [3]. L'aveu est rare. Il dit la fonction d'assurance politique prêtée à la nomination, et non plus seulement de continuité institutionnelle.

Le constitutionnaliste Benjamin Morel résume publiquement, dès le 2 février 2025, l'objection : nommer M. Ferrand « à l'image très abîmée dans l'opinion, très proche du Président », serait « affaiblir profondément le Conseil dont on n'a jamais autant eu besoin » [4]. Le coordinateur de La France insoumise Manuel Bompard formule la critique politique : « Le Conseil constitutionnel ne peut pas être l'endroit où on recase ses amis » [5].

La nomination est validée par les commissions des lois des deux chambres à une voix près du seuil de blocage : 58 voix contre la candidature, 59 voix nécessaires pour atteindre les trois cinquièmes [6].

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La répartition est équilibrée en apparence. Sur les six membres nommés par le président de la République et par les présidences successives de l'Assemblée nationale (Ferrand 2018-2022, Braun-Pivet 2022-), trois relèvent du noyau macronien (Ferrand, Mézard, Gourault). Trois autres (Juppé, Malbec, Vichnievsky) ont été désignés par des présidents d'Assemblée alignés sur la majorité présidentielle, sans tous appartenir à cette majorité. Les trois membres nommés par Gérard Larcher au titre du Sénat (Pillet, Séners, Bas) appartiennent à une famille politique distincte.

[INF] L'effet structurel se mesure en années. Robert Badinter formulait dès 1982, dans un entretien au Monde, l'idée que les membres du Conseil ont à l'égard de l'autorité qui les a nommés un « devoir d'ingratitude ». Il en a témoigné personnellement : pendant neuf années de présidence, sous trois majorités différentes, il n'a, écrit-il, « jamais reçu le moindre message explicite ou implicite » de François Mitterrand sur les affaires en cours [7]. Cette barrière a fonctionné pour les générations précédentes. Rien ne garantit qu'elle fonctionnera pour celle qui vient d'être installée. Richard Ferrand, Laurence Vichnievsky et Philippe Bas siégeront jusqu'en mars 2034.

La Cour des comptes : la faille de l'impartialité

Le 11 février 2026, par décret présidentiel, Amélie de Montchalin, ministre des Comptes publics en exercice, est nommée première présidente de la Cour des comptes [8]. [FE] Le passage direct du portefeuille budgétaire à la juridiction financière la conduit, dans les semaines qui suivent, à certifier les comptes de l'État pour 2025, qu'elle a elle-même produits, puis à rapporter sur leur exécution. En tant que présidente du Haut Conseil des finances publiques, elle doit également émettre, dès avril 2026, un avis sur la sincérité des hypothèses budgétaires retenues par le gouvernement pour 2026, hypothèses fixées en grande partie par l'ancienne ministre qu…

Sources de l’analyse

  • [1] Europe 1, « Cour des Comptes, Banque de France... Emmanuel Macron tente-t-il de verrouiller les institutions avant 2027 ? », 12 février 2026 ; LCP, « Banque de France : les parlementaires vont-ils s'opposer au choix d'Emmanuel Macron », mai 2026.
  • [2] AFP, dépêche du 3 février 2025, citée par Le Monde et Public Sénat.
  • [3] L'Échiquier social, « Renouvellement du Conseil constitutionnel : le nom des trois candidats connus », février 2025, citant une source de l'exécutif.
  • [4] Benjamin Morel, X, 2 février 2025 ; tribune pour Tribune Dimanche, février 2025.
  • [5] Manuel Bompard, déclaration publique du 2 février 2025, citée par Metahodos et Public Sénat.
  • [6] Dalloz Étudiant, « Point sur les nominations des trois nouveaux membres du Conseil constitutionnel en mars 2025 », 2 avril 2025.
  • [7] Robert Badinter, entretien au Monde, 1982 ; Les Nouveaux Cahiers du Conseil constitutionnel, « Satisfaction, non sans questions ».
  • [8] Décret du 11 février 2026 portant nomination de la première présidente de la Cour des comptes – Mme de MONTCHALIN (Amélie), NOR : PRER2604219D, Journal officiel du 12 février 2026.
  • [9] Euractiv FR, « Macron accusé de manipuler les nominations à des postes clés de l'État à l'approche des élections », avril 2026.
  • [10] Sénat, Proposition de loi visant à encadrer la nomination du Premier président de la Cour des comptes, texte n° 404 (2025-2026), 16 février 2026.
  • [11] Bank for International Settlements, déclaration de Pablo Hernández de Cos, 9 février 2026 ; BCE, déclaration de Christine Lagarde du même jour.
  • [12] Public Sénat, « La nomination d'Emmanuel Moulin au poste de gouverneur de la Banque de France validée par le Parlement », 20 mai 2026.
  • [13] Deutsche Bundesbank, communiqué officiel du 7 janvier 2022 ; Central Banking, décembre 2021.
  • [14] Banca d'Italia, Statute and Governance, www.bancaditalia.it/chi-siamo/funzioni-governance/. Procédure fixée par la loi 262/2005, article 19.
  • [15] Décret du 16 août 2022 portant nomination de la présidente de la Commission de régulation de l'énergie – Mme WARGON (Emmanuelle).
  • [16] Communiqué RTE, 30 mars 2026.
  • [17] Commission de régulation de l'énergie, Délibération n° 2026-71 du 27 mars 2026.
  • [18] Décret du 23 novembre 2022 portant nomination du président-directeur général d'EDF – M. RÉMONT (Luc).
  • [19] Décret du Président de la République du 7 mai 2025 portant nomination du président-directeur général d'EDF – M. FONTANA (Bernard) ; L'Usine nouvelle, 30 avril 2025.
  • [20] LCP, « PDG d'EDF : la nomination de Bernard Fontana validée par le Parlement », 30 avril 2025.
  • [21] Loi du 21 mai 2024 relative à l'organisation de la gouvernance de la sûreté nucléaire et de la radioprotection ; Connaissances des énergies, 23 octobre 2024.
  • [22] Décret du 8 décembre 2017 portant nomination du directeur général de la Caisse des dépôts et consignations – M. LOMBARD (Eric).
  • [23] Décret du 12 juin 2025 portant nomination du directeur général de la Caisse des dépôts et consignations – M. SICHEL (Olivier).
  • [24] Décret du 12 décembre 2023 portant nomination du directeur général de Pôle emploi – M. GUILLUY (Thibaut).
  • [25] Décret du 26 octobre 2022 portant nomination de la présidente de l'Autorité des marchés financiers – Mme BARBAT-LAYANI (Marie-Anne).
  • [26] Décret du 20 janvier 2022 portant nomination du président de l'Autorité de la concurrence – M. CŒURÉ (Benoît).
  • [27] Élysée, Proposition de nomination de M. Nicolas Dufourcq, 24 janvier 2023.
  • [28] Décret du 4 janvier 2023 portant nomination du directeur général de l'ANSSI – M. STRUBEL (Vincent).
  • [29] Conseil des ministres du 6 mai 2026 ; prise de fonctions effective au 21 mai 2026.
  • [30] HATVP, communiqué du 26 mars 2025 ; nomination par intérim du 29 janvier 2026.
  • [31] Communiqué Arcom, février 2025.
  • [32] Décision de la Commission européenne du 1ᵉʳ décembre 2024.
  • [33] France Info, « Le pouvoir de nomination, ultime carte des présidents en fin de mandat », 20 mai 2026.
  • [34] Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, Sciences Po, vague 2026.

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